Texte de Yves Michaud :
Nicolas Gagnaire - une respiration entre angoisse et bonheur.
J’ai découvert la peinture de Nicolas Gagnaire sur Instagram. Les images qu’il postait me paraissaient fortes mais on sait que les reproductions rendent les choses belles et lisses. Parfois elles enjolivent. Parfois elles affaiblissent. Je décidai donc d’aller voir « pour de bon », « en vrai », sur place, en prenant contact avec l’artiste.
Je l’ai rencontré par un jour de fin mars 2023, dans un atelier froid et assez lugubre de Saint-Etienne, avec une atmosphère d’atelier d’artiste maudit fin XIXème siècle, mais j’ai tout de suite oublié ces conditions en face de peintures dont la présence très forte et sans mise en scène neutralisait aussi bien la beauté d’image que la pauvreté du lieu.
Les peintures de Gagnaire se répartissaient et continuent à se répartir « en gros » en deux classes très différentes, mais qui se répondent comme les moments d’une respiration
D’un coté il y a des peintures aérées, sur toile ou sur papier, dont le fond blanc est très présent. Sur ce blanc se posent des paquets (dire « ensembles » serait plat) de marques de couleur dispersés sur la surface et des gestes d’écriture expressive tendus. Dans des œuvres plus récentes, ces gestes sont comme des griffures Les couleurs sont lumineuses et même parfois joyeuses, je dirais presque printanières, comme celles d’une prairie (blanche et non pas verte) avec des touffes de fleurs, mais aussi la menace de masses noires et grises, comme celles de nuages venant peser sur le paysage.
Bien qu’il s’agisse de peinture abstraite, je ne peux pas en parler de manière formelle. S’impose en effet irrésistiblement ce que ça évoque et communique. Certaines peintures sont presque heureuses, d’autres inquiètes, voire anxieuses face à la menace du noir et des ténèbres. On pense à Twombly mais celui-ci était toujours entre le graffiti et le poème. Chez Gagnaire, le sentiment du paysage abstrait l’emporte. Les peintures ne sont pas savamment composées et on ne trouve rien de prémédité. Pourtant, elles ont un équilibre qui surprend si l’on tient compte de l’improvisation apparente du peintre. Le mot qui me vient est celui de grâce. Oui, il y a là un équilibre de grâce, celui du funambule, de l’équilibriste ou du musicien dans une improvisation : ça retombe toujours juste.
D’un autre côté, il y a un tout autre registre, avec des peintures sombres, très sombres, maçonnées et quasiment scellées, couvertes de noirs très noirs, ou des bleus ou des verts tout aussi sombres. Des signes graphiques et gestuels forts montent de ces scellements, balafrent ou strient la surface. Quelques images de fleurs, ou d’astres, ou de ténèbres, ou de laves en fusion apparaissent, elles aussi noires, qu’on distingue à peine du fond tourmenté.
Une alternance donc de tourments et de bonheurs, de cauchemars et de rêves, de menaces et de calme.
Gagnaire reconnaît être profondément angoissé et marqué par les événements du monde, grands incendies à la taille d’un continent ou presque, guerres et destructions, bouleversements climatiques. En même temps, il sait aussi se « débrancher » de ces hantises et s’échapper vers un monde naturel encore isolé, soustrait au tumulte et à la violence, un monde à part où trouver la sérénité et même une sorte de gaieté.
J’ai le sentiment que cette libération, Gagnaire la trouve dans le plaisir de peindre, pas un plaisir académique chargé de sérieux et de prise de tête , mais celui de réussir avec grâce ses cabrioles. Ce mot un peu désuet m’est venu « comme ça » et, gêné, je suis retourné voir son sens en détail. Il s’agit d’« un mouvement par lequel une personne saute légèrement en l'air pour se retourner sur elle-même ». Les écrivains du XIXème siècle (Balzac, Gautier, Flaubert, Maupassant) l’utilisent fréquemment pour parler de la gaieté et de la joie. Le paradoxe de Gagnaire est d’alterner sans effort le noir le plus noir et quelque chose comme de la joie.
En matière d’évocation, j’ai parlé des signes de Twombly. Il y a aussi la maçonnerie de Scully.
Il y a plus encore l’inspiration de Philip Guston, cet artiste majeur qu’on met enfin à sa place, auquel j’ai aussitôt pensé en voyant les premiers tableaux alors que la ressemblance d’image n’est pas évidente. L’évocation tient à une parenté de touche et de traitement du matériau couleur. Elle tient surtout à l’atmosphère de cauchemar, de rêve éveillé, de confinement et de violence aux portes de la perception.
J’indique ces références non pas pour « notabiliser » Gagnaire, dont je ne pense pas que ce soit le souci premier, mais parce qu’il y a chez lui une sorte de cannibalisme tranquille et naturel. Il ne fait pas de citations, ne cherche pas des parentés, ne singe pas des héritages, mais on sent qu’il y a des peintres qu’il aime et qu’il regarde et qu’il reprend avec bonheur et simplicité. Tout comme on sent son lien avec Denis Laget qui fut son professeur ou avec Franck Chalendart, autre stéphanois. Bref, il y a chez Gagnaire une simplicité tranquille tout comme il y a, à d’autres moments, une angoisse profonde, inquiétante et poignante. Et ça fait une alternance elle aussi naturelle, comme un rythme de vie.
Gagnaire est à l’aise dans les petits formats comme dans les formats moyens, jusqu’à des diptyques ambitieux. Il se peut qu’il soit pour le moment limité par la taille de ses ateliers (et les froidures de l’hiver), mais je ne suis pas certain qu’il gagne à s’attaquer trop vite à trop grand. Il pratique une peinture expressionniste abstraite – je ne parle pas de la fameuse « école » américaine – bien accordée à ses formats. Son expression ne gagne pas à être hypertrophiée quand on sait que l’abstraction court toujours le risque de basculer dans des éléments simplement formels quand elle n’est pas mue par des principes théoriques ou ne vise pas la seule décoration.
Or il y a une adéquation parfaite entre les formats et la sensibilité de Gagnaire. L’expression et la surface sont en cohérence. C’est probablement ce qui fait la présence très forte de cette peinture.
Yves Michaud
novembre 2023-janvier 2024
Philosophe, critique d'art
et ancien directeur des Beaux arts de Paris
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Texte de Barbara Satre :
Nicolas Gagnaire est peintre et cette nécessité fait face, frontalement, à la difficulté d’être au monde. Peindre devient un mouvement primordial de recommencement, le seul qui demeure encore du domaine du tangible, de la certitude. Bien que son travail artistique soit jalonné par un temps d’arrêt de sa mise en vue, l’artiste a tenu vivant cet engagement, depuis 2007 (l’année de son diplôme à la Villa Arson).
Les tableaux de Gagnaire sont instables, en ce sens qu’ils sont aventureux, convoquant de toiles en toiles des factures ou des manières parfois éloignées. Cette approche exploratoire de la matière s’articule souvent au geste direct et définitif de déposer sur la surface tantôt une grille, tantôt une forme géométrique plus ou moins régulière en à plat. Cette dialectique du mouvant et de l’architectonique fait système et structure chaque œuvre pour établir un équilibre dont la réalité même se fonde par le maintien d’une certaine précarité.
La seconde action sur la peinture, qui consiste à recouvrir ou à oblitérer partiellement, peut apparaître aussi comme un geste de soulèvement du sens faisant parfois affleurer une figure ou une écriture. Dans sa quête de faire surgir ce qui dans la peinture persiste, l’artiste compose avec des récurrences significatives et en particulier avec la croix ou le croisillon, oscillant entre les étoiles et la répétition du point d’intersection des lignes d’un quadrillage.
Dans l’œuvre de Nicolas Gagnaire, la capacité que la croix a de se dilater ouvre sur une pluralité de niveaux d’interprétation : C’est le motif rassembleur de l’histoire de la peinture abstraite (Sans titre, 2019- Acrylique sur toile - Châssis aluminium, 170x130cm). C’est le signe patriotique et autoritaire que l’on retrouve dans l’agencement de beaucoup de drapeaux (« Le gris de vert » souvenir de Budapest, 2021, Acrylique mat sur toile enduite sur châssis aluminium Artel, 107 x 80 cm). C’est la lumière/fantôme évoquée par Merleau Ponty dans une toile à la Philip Guston (Sans titre - 2020 – 2021, Acrylique mat sur toile enduite sur châssis aluminium Artel, 62 x 78 cm). C’est aussi peut-être, plus symboliquement encore, les lucioles évoquées par Georges Didi Huberman et qui pour Pier Paolo Pasolini sont les lueurs survivantes de nos résistances. (Langue des signes : Que faire ?, 2018 – 2021, acrylique mat sur toile enduite sur châssis aluminium Artel, 130 x 90 cm).
Cette prolifération organise la surface et fait se tenir ensemble parfois les éléments hétérogènes de la composition. Si les croisillons construisent la peinture, ils se meuvent aujourd’hui en une concrétion fertilisante qui participe d’un dépassement de la dichotomie du fond et de la forme. La ligne se faisant plus sinueuse, affleurent alors des résilles grouillantes comme dans un grand diptyque récent où la vitalité des nabis remonte à la mémoire ou comme dans l’hommage au Saint Georges d’Uccello dans lequel la construction savante de la toile se transforme en filet alvéolé dégagé de ténèbres. Être attentif à ce qui, dans l’œuvre des autres, fait retour, devient alors une manière pour l’artiste de ne pas échapper à ses propres gestes. Nicolas Gagnaire s’arrime au postulat selon lequel « dans la peinture, tout est visible ». La toile, comme une éponge, contient à la fois son image et l’épaisseur des couches qui l’ont formée. Faire peinture revient alors chez l’artiste à témoigner de cette insubmersibilité du visible, à son inextinguible présence.
Barbara Satre - Octobre 2021
Professeur en histoire de l'art et directrice de l'école supérieur d'art de Aix, galerie Béa-ba Marseille