NOTES D’ATELIER – SAINT ETIENNE, 2026

Il y avait une plage de sable blanc sur mon parquet. Le chat sortait de sa litière pour sauter par la fenêtre ouverte. Il était 3 heures du matin et ma petite radio grésillait pendant que je passais le balai. Croquette avait creusé le plancher comme l’on creuse ses pensées pour savoir ce qu’il va nous arriver. La radio grésille, hésite et mâche ses mots pour défendre le territoire de ses idées lointaines.

Dans un face-à-face, les mots viennent, s’étalent et s’écroulent. Au départ, il pleut des pensées, il pleut des mots légers qui prennent du poids comme des milliers de gouttes peuvent former un ruisseau, comme plusieurs ruisseaux peuvent former une rivière, jusqu’à s’évaporer en une multitude de petits nuages.

Comme en peinture, bien que les mots forment des idées, on se dit que peut-être on en saura plus. Mais les motifs comme les gestes viennent se percuter pour finir par s’ignorer les uns les autres. Je taille mes pinceaux pour être le plus incisif, et pour que le geste tranche le support de la manière dont on opère son propre corps afin de s’ouvrir une voie dans le monde. Un monde hachuré au travers duquel rien n’est prévisible. La politique n’a plus rien de domestique ; faire son linge comme éponger une toile n’enlève plus les traces d’un monde qui se perd. Alors on se retrouve à creuser les mots comme des couleurs sans savoir où l’on finira.

Il y a, il y avait de grandes et profondes forêts, mais aujourd’hui on les a sacrifiées sur l’autel des idées, des guerres et de l’écologie.

1. LE MOUVEMENT ET LA PENSÉE

L’architecture du dos. La face cachée de la peinture. Zones interdites et réserves contrôlées. Les pieds, la tête et le corps. Bâtir sur les ruines d’un champ de bataille, c’est un peu comme tourner le dos à sa propre histoire. Adossé bien confortablement, les jambes et les bras tout détendus, le front en avant et le regard de côté, j’épuise mes dernières pensées devant cet écran vide.

Le geste biaisé. La recherche ou le renouvellement de la contrainte. L’art à perte de vue. J’y vois nuit noire. Nuire noire. Soir de nuit. Elle, comme au travers d’une idée sauvage, je la regardais se déshabiller. Il y avait ce coin qui, comme un champ de bataille, laissait libre cours à mes idées les plus folles. La frontière entre nos idées, la frontière entre nos croyances ne nous appartenait pas. Elle, comme une montagne au relief vallonné, abritait les mystères de cultures qui m’étaient inconnues et souvent convoitées. J’écris : la nuit noire, soir de nuit, les soldats se couchent pour mieux se réveiller.

Le support mis à nu. De l’enfance et du bois. Pétales de bois et mémoire d’une embuscade. La fuite.

2. LA LETTRE ET SON HISTOIRE

Les hôpitaux sont bondés, pour la plupart les gens crèvent chez eux. Les allées d’immeubles sont devenues une puanteur. Les corps se décomposent, il ne reste que les rats. La ville semble inhabitée et tout est à l’arrêt… Au loin, des cris de douleur des derniers survivants agonisants et appelant à l’aide.

Le quotidien. Penser les gestes quotidiennement et laisser une trace lisible. Quand nous peignons, nous mettons le casque ! Le casque avec ou sans musique. Cela évite de penser au camion de pompiers qui passait par là ? Ou à cette voiture de police avec les gyrophares allumés venue vous récupérer. Quand on a le casque, on ne pense plus, les gens n’osent plus vous interpeller et vous restez seul, face à face avec vos tubes. Ensuite, il y a la vue, la vue qui scroll comme en peinture… Et comme en peinture, je laisse glisser à terre ces images peintes sans ces gyrophares et sans ces sirènes si chers à notre époque.

Les mots comme des pots. Des mots-robots. Désarmer les mots. Des larmes les mots. Le Kosovo dans ma cuisine, la Bosnie dans son salon et la Serbie dans son placard. Dans ma cuisine, il y a une multitude de cadavres. Dans ma cuisine, il y a une multitude de canettes de bière vides alors que la guerre fait rage.

La structure. Balade urbaine et paysages sauvages. La structure de la ville et la liberté du sauvage.

Dans cette partie de la ville, les femmes et les enfants étaient interdits. Une loi prédisait une catastrophe naturelle en cas de manquement à la règle. On ne savait pas trop si la ville finirait engloutie par les eaux ou s’il s’agissait d’une grave épidémie de choléra qui décimerait des millions de personnes.

Pour faire face aux infractions, l’État avait installé des portiques à chaque entrée du parc, là où seuls les hommes, de préférence barbus et de race blanche, étaient autorisés à entrer. Les autres, Arabes et Noirs, étaient religieusement attachés à des tâches de gardiennage et de nettoyage.

Les femmes, interdites de passage mais tout aussi curieuses, prenaient parfois le risque d’enjamber la barrière. Rapidement, la police les arrêtait pour les conduire chez le juge. Lors des procès, le juge parcourait avec attention les dernières actualités du Figaro pour y relever leurs crimes par procuration — comme le dernier grand incendie qui avait ravagé toute la côte basque, ou alors des inondations qui avaient submergé des villes entières.

On ne savait finalement jamais ce qu’elles devenaient.

3. LE VOYAGE IMMOBILE

Il y a des chiens qui chient sur la pelouse, il y a des chiens bien toilettés… Mais il y a aussi des gens qui s’endorment sur la pelouse. Et d’autres qui se roulent amoureusement ! C’est un grand retour aux sources. Il y a l’odeur, ce doux parfum crotté d’après la pluie, et puis tous ces gens bien apprêtés, pressés de rentrer s’enrouler dans leurs couvertures mi-laine.

Moi, je ne savais pas que l’on pouvait aimer à ce point l’odeur du bitume, une odeur aussi exotique et lointaine. Avant, on traversait la ville entière sans même regarder nos pieds, sans regarder nos pieds prendre feu et brûler autour d’une matière si convoitée. 

Le Gris de Payne vient comme si des cendres s’étalaient et tourbillonnaient de manière sèche, de manière grasse, sur mon support si peu préparé. L’odeur de l’huile comme l’odeur du bitume sont bien différentes, mais pourtant, les deux nous font voyager chacune à leur façon.

Je m’échappe. Constance m’attend en bas de chez moi, la nuit tombe et nous allons de bar en bars.

NOTE DE NUIT 

Mais où va-t-il avec tous ces gribouillis, tous ces torchons en planches ? L’ancien cherchait à comprendre ce qui lui semblait inimaginable ! Mais le gamin avait le nerf qui pointe, le nerf certain. Il n’y a plus cette douce rosée qui inondait mes pensées à longueur de journée, Il n’y a plus ces strates noires amères qui nous enroulaient sur des routes ensoleillées, Il n’y a plus ce brouillard aussi délicat que l’on brûlait dans nos tristes appartements. Je traquais cette délicate pointe pendant que l’ancien sirotait son verre ! On se demandait ce que l’on allait faire de ce corps mou, rose, qui nous appelait à l’aide, Alors que je couvrais ce corps nu de plusieurs de mes gribouillis… le vieux m’arrêta. Il était imberbe, la peau lisse et tendre, aseptisée et monté tout contre ma poule. — Comment peux-tu en arriver là, gamin ? Je fis une accolade, ce genre de mouvement de dos, cette inclinaison qui n’avait pas de raison. Il n’y avait plus ce brouillard, Il n’y avait plus ces strates noires, Il n’y avait plus cette douce rosée. Le vieux finissait son verre.

4. MANIFESTE DE LA SURFACE

La surface a un bord, ensuite la matière sous plusieurs plis vient s’allonger en désordre tout contre celui-ci.

Je. Le tableau s’habillait ou m’habillait à grands coups de strates et d’épaisses couches-croûtes pas toujours enjouées. Je, dans le meilleur des cas, griffais la surface pour en ressortir le dessin par strates sauvagement composées.

Il n’y a rien à attendre de pire qu’une surface qui abdique, d’ailleurs une surface n’abdique jamais. Elle, toujours le sourire dans un coin du support, fait la pose et continue de faire pause jusqu’à ce que vous la regardiez.